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Pour parcourir le chemin qui sépare la Place Saint Lambert de l’université, j’emprunte ce raccourci dont je connais, depuis le temps, chaque pavé : celui qui passe par la rue Gerardrie et la rue Saint Étienne jusqu’à la Place Saint Denis. Là-bas, sous l’unique arbre de la place, à l’ombre de l’église et face à la fontaine, la terrasse d’un café que je suppose mal fréquenté. J’emprunte sur quelques mètres la rue Pont-Thomas pour ensuite bifurquer dans la rue Donceel et rejoindre la rue de l’Étuve qui me permettra d’atteindre la Place Cockerill. Je passerai ensuite devant le Delft en jetant un rapide coup d’oeil pour vérifier si aucune de mes connaissances ne s’y trouve puis je traverserai la rue pour entrer dans l’ancien collège jésuite, par son entrée principale, Place du 20-Août. Je parcours le chemin en me fiant à l’habitude, le nez plongé dans une édition à la couverture fatiguée des Neiges du Kilimandjaro de Hemingway. J’achève la première nouvelle, qui donne son nom au recueil au moment de traverser la rue, face au Delft. Je pense un instant que, sur le chemin, j’ai peut-être raté l’occasion de tomber amoureux – encore une fois. Que c’est l’histoire de toute ma vie ; entre elles et moi, il y aura toujours des mots et presque jamais les bons. A la terrasse du café, qui est en tout est pour tout constituée d’une rangée de tables accolées à une façade noircie de pollution le long d’une rue fort fréquentée, Jean s’applique à prendre les commandes. Je dis « Salut » et sans attendre de réponse, je me dirige vers les doubles battants verts de l’imposant bâtiment couleur d’hiver. En montant les escalier vers le premier étage et le Rectorat, je repense à Zoé qui, un soir d’été, m’expliquait qu’elle était capable d’estimer de façon à peu près certaine le nombre de pages qu’elle pouvait lire le temps d’un trajet de bus. Je lui avais rétorqué que, pour moi, çavait n’a pas d’importance : j’aime lire en marchant.
Tu n’es jamais vraiment ici.
Je frappe à la porte du bureau de la secrétaire et lui remets mon enveloppe avec un mot d’explication improvisé mais adéquat en ces circonstances. Ma présence en ces lieux prouve, en effet, que je porte une confiance plus que limitée au système postal interne et c’est de cela dont je lui fais part, ce qu’elle approuve, malgré elle, d’un air pincé. Cela fait, je suis pris d’une euphorie incompréhensible, qui dépasse de loin les petites giclées d’endorphine procurée par n’importe lequel de mes orgasmes physiques ou intellectuels passés. Les dés sont jetés, la lettre est partie et l’année est clôturée. Je me sens un peu dans l’état du gamin qui a enfin osé sauter du grand plongeoir – mais avant de toucher l’eau. Pour marquer le coup, je décide de faire un tour à la librairie PAX : je veux m’offrir un roman de Faulkner, et aussi n’importe quoi de Hubert Selby Jr.
Je pousse la porte, passe entre les détecteurs de vol et lance un bonjour en direction du comptoir, auquel font écho deux libraires qui se trouvent là. Je déambule dans les rayons, lorgne les tables nouveautés en me gardant bien d’y prendre quoi que ce soit. Sur les étagères consacrées à la littérature anglo-saxonnes, je penche pour John Fante et puis pour un roman de Bukowski dont Laurent a cité le titre entre deux bières le jour de son anniversaire mais que je n’arrive pas à me remémorer. J’apprends que Dan Fante est le fils de John et qu’il a déjà trois ou quatre romans à son actif. Qu’à cela ne tienne, je choisis soigneusement un exemplaire de Last exit to Brooklyn et de Le bruit et la fureur. Avant de me diriger vers la caisse pour régler mes achats.
C’est à cette caisse que trois semaines plus tôt, je me suis vu proposer la carte de fidélité qui, depuis dix ans que je franchis irrégulièrement les portes de cette librairie, me faisait défaut. J’ai toujours soupçonné l’existence d’un critère concernant sa distribution – Thibault en possède une depuis plusieurs années alors que je viens seulement de recevoir la mienne – et une liaison entre celle-ci et le capital sympathie que nous accorde le personnel. Je n’ai pas éclairci le mystère du critère de sélection, mais il suffit que vous sortiez votre carte pour que le personnel tout vous accorde à l’unanimité le statut de client valable. Je le fais donc avec une beaucoup de joie (d’autant plus que le jus orgastique dans lequel baignent mes neurones depuis une demi-heure n’est pas encore résorbé) et, avec beaucoup d’emphase et d’ampleur dans le geste, je sors de mon portefeuille ce qui n’est en fin de compte qu’un vulgaire papier photocopié sur lesquels sont renseignés, en regard de la date du jour, le montant de mes achats. Parce qu’un cadeau n’est pas un cadeau sans emballage cadeau ; je demande : « Est-ce que j’abuse si je vous demande de les emballer ? Je suis incapable de faire un emballage cadeau correctement. » La libraire rétorque qu’elle non plus mais qu’elle va faire un effort, ce à quoi je réponds que dans le pire des cas, je pourrai au moins me servir d’elle comme d’un bouc émissaire. Si toutefois l’emballage déroge aux règles en matière d’emballage cadeau, j’ajoute, en me disant qu’il serait marrant de les écrire. Elle me tend les deux volumes emballé dans un papier kraft bordeaux au nom du magasin. Je pianote mon code secret sur le pavé numérique de la borne du bancontact et décline le sachet qu’elle me propose en jetant un regard sur mon sac. Les formalités d’achats et de politesses terminées, je quitte le magasin pour me rendre à la FNAC.
Entre deux rayons de la pochothèque, je croise le troisième Raphaël de ma connaissances qui me demande d’emblée si je connais l’auteur d’Eden Eden Eden. Je dis que non et je l’invite à prendre un verre pour réfléchir à la question. En chemin, je pose les quelques questions de circonstances concernant l’école, mais en définitive, c’est pour tout le monde la même histoire.